problématique générale: En quoi le renoncement aux manuels ouvre‑t‑il un espace de réflexion pédagogique plus riche et favorise‑t‑il un engagement professionnel plus profond de la part des enseignants ?
- Pourquoi s’affranchir des manuels scolaires ?
J’ai toujours accordé une grande importance à la liberté pédagogique. Je la brandissais volontiers, mais il m’a fallu du temps pour me libérer réellement de l’usage des manuels. L’engagement dans ce métier ne garantit pas une maîtrise totale de l’enseignement : la réussite dépend d’une multitude de facteurs, souvent invisibles. Parmi eux, le climat scolaire joue un rôle déterminant dans l’investissement des élèves comme des enseignants.
La liberté pédagogique n’arrive pas toujours en tête des priorités. Cela ne signifie pas qu’elle est secondaire, mais qu’elle peut passer après d’autres besoins plus immédiats. Certain·es collègues expriment d’ailleurs un besoin fort de guidage pour « ne pas y passer leurs nuits et leurs week‑ends ».
Néanmoins, revenons à la question centrale :
En quoi renoncer aux manuels ouvre‑t‑il un espace de réflexion pédagogique plus riche et favorise‑t‑il un engagement professionnel plus profond ? Et surtout : comment faire sans manuels ?
Cet article n’est qu’un partage d’expérience, sans ambition scientifique.
Les premières questions que je me suis posées :
Comment les manuels sont‑ils conçus ? Pourquoi leur usage semble‑t‑il si incontournable ?
La réponse revient souvent : les situations de découverte sont déjà prêtes, et le reste constitue une banque d’exercices. Les utilisateur·rices de MHM, MHF, etc. évoquent aussi une aide précieuse pour organiser le temps et l’espace pédagogiques.
Mais dès la première utilisation, certain·es se sentent contraint·es de suivre la méthode à la lettre : s’en écarter demande une compréhension très fine de ses principes.
Mon avis est nuancé. Je suis globalement opposé aux manuels, mais je reconnais que les méthodes heuristiques sont d’une grande justesse… à condition d’accepter de perdre une part de notre intuition pédagogique et de notre adaptabilité. La polyvalence a ses limites, et les premières années d’enseignement ne suffisent pas toujours à se sentir à l’aise dans tous les domaines. C’est précisément là que les éditeurs interviennent, en proposant des dispositifs de plus en plus « clé en main ».
Avec, parfois, des logiques éditoriales discutables. Je ne dis pas que les contenus sont systématiquement orientés, mais certaines maisons appartenant à Bolloré contribuent indirectement au financement de l’extrême droite.
L’exemple Pearl Trees en Île‑de‑France illustre bien ces dérives.
En 2025, la Région a confié la diffusion des manuels numériques à une entreprise privée pour 18 millions d’euros d’argent public. Au‑delà du choix budgétaire, un autre problème est apparu : l’accès à des contenus non filtrés et non contextualisés. Une recherche sur « Hitler » renvoyait vers des vidéos de Soral ou Faurisson, figures du négationnisme.
Ce type de dérive rappelle une évidence : l’école doit garantir des savoirs publics, fiables et émancipateurs, non des contenus privatisés, biaisés ou contaminés par des sources extrémistes.
S’affranchir des manuels, c’est reprendre la main : sur les contenus, sur le rythme, sur le sens. C’est retrouver une marge d’observation, d’intuition et d’ajustement que les dispositifs clé en main réduisent. Renoncer aux manuels, ce n’est pas se compliquer la vie : c’est rouvrir un espace de pensée professionnelle et redonner de la cohérence à nos choix pédagogiques.